Pauline Dubuisson, ou le procès de l'orgueil

 



 

C'eût put être une simple affaire de crime passionnel. Au lieu de cela, l'affaire Pauline Dubuisson se fut le procès d'une femme aux meurs légère. Tout au long du procès, la vindicte populaire s'acharna contre Pauline Dubuisson. Car l'accusée était belle. Car l'accusée était fière. Car elle faisait perdre les la raison des hommes qui la côtoyèrent.

Coupable, Pauline Dubuisson l'est sans l'ombre d'un doute et fut punie pour cela. Mais si elle paya pour son crime, elle paya surtout pour son attitude fière et déterminée.



*

*        *

*


paulinedubuisson2Pauline Dubuisson est née le 11 mars 1927 à Malo les bains. Elle est la plus jeune d'une fratrie qui compte déjà trois garçons. Son père est entrepreneur en travaux publique dans le civil et colonel de réserve dans le génie, titulaire de la légion d'honneur. Le père éduque ses enfants à la dure, sans affection. En 1939, alors que la guerre vient d'éclater un des frères de Pauline se tue à bord de son avion. Un autre, officier dans la marine, voit son sous-marin se faire couler par une torpille allemande et meure en même temps que son équipage.

Pas rancunier, le père traite souvent avec les Allemands, alors que la France vient de capituler. En 1941, Pauline a tout juste 14 ans lorsqu'elle est surprise en galante compagnie avec un matelot allemand. En conséquence de quoi elle est renvoyée de son collège pour conduite immorale. Elle reste à la maison un temps mais son père à une idée: il charge sa fille d'aller démarcher les Allemands en les séduisant, afin d'attirer à son père une clientèle nouvelle.

Agée de 17 ans, elle obtient un stage à l'hôpital allemand de Dunkerque en tant qu'aide infirmière. Frivole jusqu'au bout, elle devient la maitresse du médecin chef Dominck, de 38 ans son ainé.

En 1945, les Allemands ont perdu la guerre. Ceux qui jadis défilaient fièrement dans une France humiliée retournent dans une Allemagne dévastée. C'est dans un contexte de revanche que les collabo et les femmes aux moeurs légères sont sommairement jugés. Les gangs d'épurateurs n'ont pas oubliés Pauline Dubuisson. Une troupe d'épurateurs débarque un soir chez elle, on lui tond le crane en place publique en même temps que d'autres infortunées, coupable aux yeux de leurs accusateurs de « collaboration horizontale ». Après avoir été déshabillée, insultée et molestée elle est conduite manumilitari au QG des épurateurs, où elle subit un viol collectif. Après un semblant de procès, elle est condamnée à mort. Elle ne doit son salut qu'à son père, colonel de l'armée de réserve et chevalier de la légion d'honneur. Le soir même où son père la fait libérer elle tente de se suicider.

Elle est sommée de quitter la région, ce qu'elle fait en partant pour Lyon, où personne ne la connait, afin de poursuivre ses études. Elle y obtient son PCB (épreuve de physique / chimie / biologie) et revient, en 1946, à Lille, après que la vindicte populaire se soit apaisée. Elle s'inscrit en fac de médecine. Au mois de novembre 1947, elle fait la connaissance de Félix Bailly. Ce beau jeune homme est décrit pas ses amis comme étant de haute stature, fort, économe et studieux.

Si Pauline possède une grande connaissance des hommes et « des choses de la vie », Félix est timide et peu dégourdi sur ce point précis. En fait bien qu'il soit plus âgé que la jeune femme il n'a pas encore quitté le giron familial, sa mère étant surprotectrice et son père, médecin réputé, veillant activement à ses études. Ils deviennent amant, mais elle le trompe ostensiblement. Elle s'amuse aux dépends de Félix, le trouvant « collant mais décoratif ». Ce dernier la demande plusieurs fois en mariage, mais elle refuse à chaque fois. Elle a de nombreux amants en plus de Felix, dont son chef de cours, avec qui elle entretient une relation suivie.

C'est au cours d'un bal que Pauline va trop loin. Au cours de la soirée dansante, elle danse avec de nombreux hommes, tous à vrai dire sauf avec Félix. Elle s'amuse des regards noirs mais tristes qu'il lance. Puis, après avoir été vu dans les bras de son chef de cours, elle disparaît. Félix ne doute pas qu'elle est chez son amant. Il l'appelle donc au téléphone, mais celui-ci récuse les accusations de Félix, sans réussir à le convaincre. Il se rend chez son rival, fou de douleur.

Arrivé chez l'amant de Pauline, il lui affirme qu'il est sûr que cette dernière est chez lui, qu'il est au courant de leur relation. Puis il éclate en sanglots. Une fois calmé il rentre chez lui, nullement apaisé par les dénégations de son rival. Car oui, Pauline est belle et bien chez ce dernier. Ayant pris le jeune homme en pitié, il lui fait part de ses sentiments et lui dis qu'elle ne devrait pas s'amuser comme cela avec lui (cette version des faits sera d'ailleurs contesté durant le jugement).

1949. Félix a enfin ouvert les yeux. Après un énième refus de mariage, il décide de rompre tout lien avec Pauline. Comme pour confirmer la rupture, il part pour Paris terminer ses études.

Au mois d'octobre alors qu'il passe par Lille, il revoit Pauline, qui le supplie de renouer les liens. Il refuse, elle tente de se suicider avec du cyanure. Ils se remettent ensemble. Le cyanure s'avérera être, du propre aveu de Pauline, éventé. Mais la réconciliation ne dure pas.

En 1950 elle se rend en Autriche où elle y rencontre un ingénieur, avec qui elle entretient bientôt une relation. Alors qu'elle vit chez lui, elle se rend chez le médecin Von Dominck, connu pendant la guerre. Sans avenir professionnel, car on lui refuse une place de médecin (son passé n'ayant pas été oublié) celui-ci lui accorde une aide financière.

Mars 1951. Pauline apprend de l'une de ses amies que Felix s'apprête à se marier. Elle s'installe à Paris chez un de ses oncles. Par hasard ou a dessein, elle revoit dans les couloirs du métro Félix. Elle est choquée et déçue de constater que ce dernier ne ressent aucune joie en la revoyant.

Ici, les témoignages divergent. Selon les uns, Felix accepte de passer une nuit avec elle, avant de lui dire au petit matin que jamais ils ne se remettront ensemble. Selon les autres, il se contente de refuser une demande en mariage.

Quoiqu'il en soi la jeune femme est blessée dans son orgueil. Elle retourne à Lille, y trouve un logement et obtient un permis port d'arme et un pistolet, prétextant pour ce faire l'insécurité ambiante. Elle quitte son logement Lillois en laissant sur sa table un testament. Sa logeuse, inquiète de son absence, rentre chez elle et découvre le manuscrit. Elle téléphone au père de Félix, ayant eu vent de la relation entre les deux amants. Alertés, les amis de Félix organsinent des tours de gardes pour que le jeune homme ne soit jamais seul.

Le 17 à 9 heures alors que Félix est chez lui en compagnie de son ami Godel, Pauline sonne à sa porte: il refuse de la voir. Son camarade le quitte à neuf heures et demie pour visiter quelqu'un à l'hôpital.



Godel et Félix descendent ensemble, pour téléphoner à Mougeot, qui doit prendre le relais. Arrivé chez Félix à 10 heures, il frappe à la porte mais n'obtient aucune réponse. Il alerte une voisine qui a la clef de l'appartement et entre. Il découvre le corps de Félix, tué de trois balles et, un peu plus loin, Pauline, le tuyau de gaz dans la bouche. Apparemment, elle a tenté de retourner son arme contre elle, mais son pistolet s'est semble-t-il enrayée. Elle est sauvée par les pompiers. Apprenant la nouvelle par la presse, le père de Pauline se suicide au gaz, mais lui ne se rate pas. Elle n'apprendra la triste nouvelle que quelques jours après. Une fois remise, elle est emprisonnée dans l'attente de son procès, qui s'ouvre le 27 octobre 1953.

  

Godel

Mougeot

 

 

 

 

         

 

 

 

 

Godel....                                                                               Et Mougeot



Mais à la grande déception des curieux qui s'agglutinent dans le tribunal, l'accusée de paraît point.

La religieuse chargée de la surveillance des détenues trouve Pauline inanimée dans son lit. Cette dernière a tentée de s'ouvrir les veines avec un morceau de verre cassé et a perdue un litre de sang.

Le docteur Paul, qui a constaté l'état de Pauline Dubuisson, prend la parole à la barre:

« le pouls impossible à compter, les extrémités froides, la tension à 6 ». La déception parcourt la salle d'audience. Le premier jour du procès se tient donc sans l'accusée, son avocat plaidera le crime passionnel; Quelques mois avant, un même type de crime avait vu une autre accusée être acquittée, il espère qu'il en sera de même ici.

En l'absence de Pauline, la lecture est faite de la lettre qu'elle à laissée:

« Monsieur le président,

Je suis obligée de vous écrire dans le noir, car je ne veux pas allumer ma veilleuse. Je ne sais pas si vous pourrez me lire. Peut être ne le voudrez vous même pas. Il n'y avait rien a faire pour éviter cela et tout ce qui était possible a été tenté. Je ne veux pas mourir sans remercier tous ceux qui ont été bon pour moi malgré mes défauts, c'est-à-dire la plupart de mes camarades et ceux qui, à leurs façons, m'ont témoigné amitié et affection. Je ne fais que du mal à ceux là mêmes que j'aime le plus au monde. J'ai perdu plus d'un litre de sang, mais je suis encore bien. Que M. et Mme Bailly me pardonnent s'ils le peuvent. Qu'ils aient pitié de maman. Pour tout le mal que j'ai fait.

Vous pouvez dire aussi que je regrette infiniment d'avoir tué Félix et aussi que je ne veux pas me soumettre à une justice manquant à ce point de dignité. Je ne refuse pas d'être jugé, mais je refuse de me donner en spectacle à cette foule qui me rappelle très exactement, les foules de la Révolution. Il m'aurait fallu le huis clos. Je suis ravie de jouer ce tour à ceux qui s'occupent de mettre le décor en place.»

L'avocat général est excédé et laisse éclater sa colère. Il il vitupère contre celle qu'il traite de comédienne, d'orgueilleuse et d'arrogante. Pour lui il n'en doute pas cette tentative de suicide n'est que mascarade et simulation.

L'avocat de Pauline Dubuisson tempête à son tour, arguant qu'elle a perdue beaucoup de sang, qu'elle était révoltée par ce déballage de sa vie privée.

Le procès est reporté et reprend le 18 novembre. La jeune femme fait sensation à son entrés dans le tribunal, elle est mitraillée par les flashes des photographes, on parle, cri, se bousculent pour la voir. Tous comme ses accusateurs, la presse ne l'épargne pas. Elle est décrite en ces termes par les journalistes:


« Plutôt petite, très mince. [...] Les yeux sont beaux et jettent de courtes flammes. Elle n'est certes pas laide, mais elle n'est pas la vamp que l'on attendait.»

Un autre, aux opinions bien plus tranché, écrit:

« orgueilleuse, obstinée, sensuelle, égoïste, méchante et comédienne, tout cela se lit au premier regard sur ce petit visage pâle, émacié, aux sourcils soigneusement épilés et noircis. [...] Jolie? Non. Mais photogénique. [...] .»

Si elle affirme au début de l'instruction que les coups de feu ne sont dus qu'à un accident, elle prétend par la suite qu'elle avait prémédité son geste, se conformant aux conseils de son avocat, qui plaide le crime passionnel. Il présente sa cliente sous son meilleur jour, met en lumière son passé de femme violée et humiliée.

Cependant, l'accusation revient sur sa conduite légère, ses nombreux amants,

Maitre Baudet, l'avocat de Pauline, rétorque ses tentatives de suicides et notamment la première, après le viol collectif qu'elle subit. L'avocat général, nullement touché par cet argument, à alors ses paroles dures:

« Mais vous vous êtes ratée à chaque fois. Décidément, vous ne réussissez que vos assassinats. »

Devant la violences des propos, il faut un temps à la salle pour accuser le coup et même les plus féroces accusateurs sont sous le choc.

Au moment de sa plaidoirie, Me Baudet tâche de rendre à sa cliente son humanité, demande pardon pour son attitude hautaine. Pardon qui ne lui est pas accordé: les jurés, après une demi-heure de délibérations, la condamnent aux travaux forcés a perpétuités, la peine la plus lourde jamais prononcé pour un crime passionnel. Elle refusera de signer, quelques jours après, son pourvoi en cassation.

paulinedubuisson3

Pauline Dubuisson à l'ennoncé du verdict






En 1959, détenue modèle, elle est libérée pour bonne conduite. Mais elle n'obtient même pas le droit à l'oublie, car la sortie d'un film, « La vérité », la replace sous les projecteurs. Entre temps, Pauline a fait changer son prénom en Andrée dans l'espoir de se réhabiliter.

Elle s'exile pour le Maroc et, en 1962, elle est engagée comme médecin auxiliaire à l'hôpital d'Essaouira, sous la direction du docteur Joseph. Elle est décrite comme étant une originale qui ne lie aucune amitié, passionnée par les animaux, qu'elle recueille en grand nombre. Elle fait toutefois la connaissance d'un ingénieur. Elle est selon toute vraisemblance devenue fidèle.


En compagnie de son amoureux, elle part en vacances à Paris mais en revient changée.

Elle s'enferme dans sa chambre. On l'y retrouve alors qu'elle a pris des somnifères et qu'elle s'apprête à sa faire une piqure. On pense à une dispute avec son amoureux. Ses amis s'inquiètent de son état, on la surveille de loin.

Apparament son fiancé a eu connaissance de son passé et aurait renoncé au mariage.
L'une de ses amies, alertée par le fait que Pauline se soit enfermée dans sa chambre, téléphone au supérieur de Pauline.

« Que fait-elle? » demande t-il?
« Rien, elle écoute de la musique.

Mais, au bout d'un moment, la même chanson revient sans cesse, en boucle: « non, rien de rien, je ne regrette rien ». Sa porte est enfoncée, trop tard: Pauline git inanimée, terrassé par une dose massive de barbiturique. Nous sommes alors en juin 1963. Sur une lettre elle demande à être enterré à Essaouira avec une stèle anonyme, convaincue que personne ne se recueillera sur sa tombe.

 

 

 

pauline dubuisson