Si vous aviez vécu au début des années 1900 dans un village Vosgien, vous auriez pu aller vous faire servir une chope au café de la femme à barbe par la tenancière, Clémentine Delait. Cette femme de caractère et de plus de 80 kilos ne passe pas inaperçue, tant pas son physique et sa barbe majestueuse que par sa gouaille et son franc-parler.

Clémentine Delait naît en mars 1865 à Chaumousey, dans les Vosges. Ce petit village pittoresque vit surtout de l'agriculture et ce ne sont pas ses parents qui font exception a la règle.

Adolescente, elle est déjà obligée de se raser tous les jours. Vers 1885, elle épouse Joseph, boulanger de son état, le couple part vivre à Thaon les bains. Le mari cuit le pain que Clémentine vend dans son échoppe.

Parallèlement pour mettre du beurre dans les épinards, Clémentine ouvre un café. Le lieu devient vite un endroit incontournable pour les habitants du bourg aussi bien que pour les visiteurs de passage.

La clientèle est servie par une femme énergique, à la poigne de fer et aux allures de bûcheron, ce qui s'avère fort pratique pour sortir les clients turbulents qui auraient trop abusé de la bière que leur sert la barmaid. Cette dernière sera bientôt rejointe au bar par son mari, qu'un rhumatisme contraint à fermer la boulangerie.

 

Clémentine DelaitEn 1901 pour la pentecôte se tient une foire à Thaon les bains. En plus de bien d'autres distractions et autres curiosités se trouve présente une femme à barbe. Clémentine relate dans ses mémoires qu'elle vit « un phénomène mal léché, ni homme ni femme ... J'ai pour cette femme qui se montre une pitié qui doit se trahir par ma physionomie, car, m'ayant fixée, elle se penche vers moi et me dit : - Madame, vous avez plus de barbe que moi ! » . 'Cette dernière phrase appartient sans doute à la légende, cependant la vue de cette femme à barbe fit grande impression a madame Delait.

De retour derrière le zinc de son bar, Clémentine décrit dans le détail le contenu de la foire, en n'omettant point la femme à barbe. Un client tapageur et sans doute un peu ivre la mit au défi de ne plus se raser, en lui promettant une prime de 500 francs.

Elle laissa donc pousser sa barbe, mais l'indélicat client lui s'évanouit dans la nature et ne s'acquitta jamais de l'enjeu du pari.

Toutefois, Clémentine refusa, à compter de ce jour de se raser la barbe, qu'elle portait longue et qui se divisait en double panache. Elle se plaisait d'ailleurs à raconter à ce propos :

"Comment ma barbe m'a poussé, je l'ignore. Mais je peux vous assurer qu'à 18 ans, ma lèvre supérieure s'agrémentait déjà d'un duvet prometteur qui soulignait agréablement mon teint de brune".

En femme d'affaire avisée, elle rebaptisa son établissement "café de la femme à barbe" et effectivement l'échoppe attira de plus en plus le chaland, curieux d'apercevoir cette "femme à barbe" dont les journaux parlaient tant.

Le café de la femme à barbe

 

 

 

En plus du café de la femme à barbe, Clémentine Delait profite de sa notoriété pour poser pour une série de cartes postales qu'elle vend elle-même.

Madame Delait dans son jardin

Madame Delait en aeroplane

 

Madame Delait dans son salon

 

Elle obtint même une autorisation ministérielle afin de pouvoir porter des habits d'hommes.

Madame Delait en excursion

En 1914 quand la grande guerre éclate, Clémentine s'engagea dans la croix rouge pour soigner et réconforter les poilus blessés, dont elle devint la mascotte. C'est à cette période que sa célébrité se fit nationale. Pendant la guerre, le couple Delait recueille Fernande, une orpheline de guerre, Clémentine ne pouvant avoir d'enfant, puis ils s'installent, en 1918, à Plombière. L'état de santé de son mari s'aggravant, il se vit contraint de revendre la boulangerie. Ils investirent alors leurs économies dans une mercerie. Encore une fois le magasin devint vite célèbre et clémentine attira l'attention de PT Barnum, toujours à la recherche de "phénomènes" a exhiber. Elle refusa le contrat que lui propose Barnum, pourtant disposer à lui verser 3 millions de francs une somme extrêmement importante en cette période. Pourtant, pas question pour elle de laisser son mari malade et sa fille. Elle voyagea néanmoins à Londres en 1920 rencontrer le roi de Galle, ou partout en Europe pour rencontrer les grands du monde.

Elle géra son magasin jusqu'en 1928, année où meurt son époux. Elle accepte alors finalement de partir en tournée avec Barnum, accompagnée de Fernande. Une anecdote relate qu'un jour la femme tronc partageant l'estrade de Clémentine se vit insultée. La femme à barbe prit alors vigoureusement sa défense et molesta l'impertinent.

Après sa tournée à travers l'Europe et l'Amérique, au cours de laquelle elle rencontra un succès considérable, elle rouvrit un bar qu'elle tint jusque-au 21 avril 1939, jour où elle meurt d'une crise cardiaque.

Dans sa biographie, Clémentine déclare :

« Ma dernière exhibition sera devant Saint-Pierre. En riant, je me rappellerai mes multiples aventures. Et peut -être, songeant à ma dernière demeure, je me réjouirai du bon tour que je jouerai à Saint-Pierre, quand, me présentant à lui, je lui dirai :

-Mon vieux Saint-Pierre, je parie cinq cents francs qu'il n'y a pas une barbe aussi belle que la mienne dans ton paradis !"